Méfiez-vous des apparences: Rencontre avec Alice Sébégo, auteure du 'Dico Illustré d'Une Présumée Cas soc' (English Version Below)

J’ai rencontré Alice lors des Journées Nationales des Diasporas Africaines (JNDA) à la Mairie de Bordeaux  et le courant est tout de suite passé. J’ai aimé son enthousiasme et sa manière de combattre les préjugés avec humour et conviction. Alice est une consultante en communication print et media mais surtout l’auteure du très bon ‘Dico Illustré d’une Présumée Cas soc’ (en vente sur Amazon). Cette bordelaise pleine de panache a eu la générosité de s’asseoir pour un petit déj’ (qui s’est prolongé en déjeuner au Buro des Possibles) pour nous parler de son livre, son fils et du métier d’entrepreneur.

 

Bonjour Alice. Je voudrais commencer cette interview par une définition issue de ton livre ; celle que tu donnes aux Lego.

Alice Sébégo

Alice Sébégo

 

-Je les définis ainsi : jeux de construction pour enfant concurrencé par le jeu de destruction puéril consistant à caser systématiquement les gens dans des cases…

 

Tu es noire, mère célibataire et tu vis dans un quartier dit « sensible ». Avoue c’est tentant de te mettre dans une case, non ?

- C’est vrai que sur le papier, je colle parfaitement au profil ! (rires)

 

Dans ton livre, tu qualifies le racisme comme étant un « accident moral ». Peux-tu développer ?

 -Je pense que d’une manière générale, le racisme est plus de l’ignorance. Je ne cherche pas à trouver des excuses à cela mais j’ai croisé beaucoup de gens qui ne se rendaient même pas compte qu’ils étaient racistes. En ce qui me concerne, j’ai décidé d’utiliser l’ironie et l’humour lorsque je me retrouve dans ce genre de situations. 

Le Dico Illustré d'Une Présumée Cas Soc'

Le Dico Illustré d'Une Présumée Cas Soc'

 

Comment t’es venue l’idée du livre ?

-L’idée du livre m’est venue lorsque j’ai dû affronter les services sociaux qui ont fait un signalement afin de placer mon fils dans un centre pour autistes. Non seulement mon fils n’est pas autiste mais l’excès de zèle et les préjugés de certaines assistantes sociales m’ont plongée dans une bataille judiciaire pour que mon fils puisse être scolarisé normalement.

 

 

La couverture de ton livre fait penser à la ligne où les suspects attendent d’être identifiés. Pourquoi ce choix ?

 -En ce qui concerne la couverture de mon livre, j’ai voulu faire un clin d’œil à Usual Suspects, un de mes films préférés dans lequel (attention spoiler), Verbal Kint (joué par Kevin Spacey), soi-disant « cas soc’ », est en réalité bien plus intelligent qu’il ne paraît. J’ai trouvé que cela illustrait bien mon histoire.

 

Dans quel sens?

 -C’est lors de la première visite de l’assistante sociale que j’ai pris conscience que l ‘assistante sociale en charge du dossier s’était fait une idée sur moi avant même de m’avoir rencontrée. La première chose qu’elle a dite en arrivant dans mon appartement a été: « Vous avez des livres ? Mais… vous lisez ? » Mais même mon « érudition inattendue » ne l’a pas empêchée de dresser un rapport défavorable.

 

Que pouvait-on lire dans ce rapport ?

-Des choses du genre : « Madame Sebego vit seule avec son fils depuis 2004. Elle n’a pas d’amis et est obsédée par son BTS .» Ce rapport était plus proche d’un script pour « Confessions Intimes » ou « Pascal le Grand Frère » que de la réalité. J’ai commencé à vivre seule dès l’âge de 17 ans et j’ai toujours travaillé pour payer mes études. Le but de cette personne était de convaincre la juge que mon fils était autiste car j’avais moi-même des problèmes d’ordre psychologique. Heureusement celle-ci a refusé de prendre une décision car elle a décelé trop d’incohérences entre les rapports à charge de l’assistante sociale et la réalité de ma situation.

 

Le Buro des Possibles

Le Buro des Possibles

C’est à se poser des question sur les services sociaux…

-Je tiens à faire une distinction entre les nombreuses assistantes sociales qui ont pour objectif l’intérêt des familles et les « autres »… Il serait injuste de mettre tout le monde dans le même panier. Il y a sans aucun doute des mineurs qui ont besoin d’être protégés et la grande majorité des assistantes sociales font leur travail dans ce sens. Mais dans toute organisation, il existe des « pommes pourries ». Cependant, j’ai aussi une part de responsabilité. Quand on m’a proposé de l’inscrire dans un « jardin d’enfants » , j’ai signé sans m’interroger plus que cela. Il s’agissait en fait d’un centre spécialisé réservé aux enfants handicapés. Ce qui me navre le plus dans cette histoire, c’est que l’intérêt de mon fils n’a jamais été pris en compte. Je me suis retrouvée face à des gens qui pour une prime étaient prêts à sacrifier l’avenir d’un enfant. Je ne me suis pas battue contre le système mais pour mon fils. Et même s’il a fini par retourner à l’école « classique», une partie de moi culpabilise car j’ai l’impression qu’on lui a volé 4 ans de sa vie.

 

Lorsque ton fils est retourné à l’école « classique », comment s’est passée sa réintégration ?

 -Au départ, tout se passait bien jusqu’à ce que la psychologue scolaire improvise un jour une réunion sous le préau afin de dire aux autres élèves que mon fils était « handicapé mental ». Mon fils est rentré de l’école en me disant qu’une fille de sa classe était venu le voir pour lui demander si « c’était vrai qu’il était attardé ». 

 

Quand d’autres auraient peut-être choisi un métier où les interactions avec les gens seraient réduites au minimum, tu  travailles dans la communication. Pourquoi avoir choisi cette voie ?

-Il ne faut pas faire d’amalgame, mon histoire avec les services sociaux n’est heureusement pas un reflet de notre société. Quand j’avais 12 ans, mon père travaillait pour une dame que j’ai très vite considéré comme ma troisième grand-mère. Elle m’a abonnée à un magazine qui était focalisé sur la communication. Je me souviens encore de la page sommaire qui relatait la vie du magazine dans une bande dessinée. Au lycée, une de mes profs avait demandé à la classe de bricoler une affiche pour un événement du lycée et je m’étais portée volontaire. Je me suis souvenue à quel point j’aimais transmettre des messages en utilisant différents supports. D’ailleurs quand j’y pense, ma prof ne m’a jamais rendue cette affiche ! (rires)

L'équipe "presqu'au complet" du Buro des Possibles

L'équipe "presqu'au complet" du Buro des Possibles

 

Peux-tu nous raconter tes débuts en tant qu’auto entrepreneure?

-Quand j’ai débuté, je me suis mis pas mal de barrières car je pensais que pour se lancer, il fallait appartenir à des « réseaux ». Par exemple, je connaissais le réseau professionnel Aquinum depuis un moment mais je n’osais pas les aborder. Mais au final, tout cela était dans ma tête et je suis aujourd’hui un membre à part entière de ce réseau où il existe une vraie entraide.

 

Est-ce que dans ton métier, il arrive que des clients ou collaborateurs te prennent pour une « cas soc’ » ?

-Il arrive que des clients potentiels me demandent d’amener des « preuves de compétences » ou hésitent à me confier leur projet car tu sais, nous les Noirs, on a cette image d’être nonchalants (sourire)… En plus de cela, je suis une femme donc c’est pour certains, un double handicap ! (rires) Il y a encore des gens qui sont surpris quand je leur dis que je sais coder. Mais globalement, ça va. Les obstacles, je les ai connus avant de lancer mon activité.

 

C’est à dire ?

-Quand j’ai voulu monter mon entreprise ou lorsque j’ai voulu commencer mon BTS, on m’a fait comprendre que ce n’était pas « une bonne idée ». La « fameuse » assistante sociale m’a reproché de travailler au lieu de demander le RSA. J’ai trouvé cela amusant car ces mêmes personnes sont sensées nous encourager à l’autonomie. Sarkozy était au pouvoir à ce moment-là et faisait la chasse aux « assistés ». Je n’ai pu que m’amuser de l’ironie de la situation. Aussi, je trouve que certaines associations d’entrepreneurs s’enferment et se cantonnent dans certains clichés. J’avais eu l’idée de monter une entreprise spécialisée dans le tri administratif en aidant ma mère qui est aide à domicile. Lorsque j’ai raconté d’où m’était venue l’idée lors d’un salon des entreprises, on m’a « conseillé » d’abandonner la partie « tri administratif » et de me recycler pour devenir aide à domicile.

 

Nous avons longuement évoqué ton histoire et ton combat face aux préjugés. Quelle(s) leçon(s) as-tu appris(es) et quel message as-tu envie de faire passer ?

-Si je raconte mon histoire, ce n’est pas pour me plaindre ou pour me glorifier et dire « j’ai réussi ». D’autres avant moi ont été victimes de préjugés et certains le sont encore aujourd’hui. Dans mon cas, l’arrogance des personnes en charge de mon dossier m’a servie car en me sous-estimant ils ont fait preuve d’imprudence. Aujourd’hui je leur dis « merci » car cela m’a appris que même lorsque quelqu’un se croit supérieur à toi, il oublie de se méfier et tu peux prendre le dessus à la fin…comme Verbal Kint/Keyzer Soze (rires)! Mais j’ai aussi envie de dire aux jeunes et plus précisément à ceux issus des « minorités visibles » de persister dans leurs projets quels qu’ils soient et ce, même s’ils n’ont rien à voir avec le sport, la restauration rapide, la musique ou l’aide à la personne. Une puéricultrice m’a dit un jour « on vous promet la mouise si vous continuez ». J’ai pris la mouise et j’en ai fait de l’engrais.

 

Peux-tu nous en dire plus sur tes projets futurs ?

-Dans le futur, j’aimerais m’inspirer de l’histoire de mon fils pour créer une BD qui permettra de sensibiliser les gens sur les thématiques du harcèlement scolaire et du handicap.  Je m’occupe aussi d’un blog qui met en avant la communauté burkinabé de Bordeaux et je vais continuer la promotion de mon livre en alimentant mon blog perso.

 

Chaque interview se termine par la citation préférée de notre invité(e). Peux-tu nous faire part de la tienne ?

 « Je n’ai pas été victime des préjugés, ce sont mes préjugés qui sont devenus victimes de moi. »

Encore merci à Alice et à la dream team du Buro des Possibles pour leur superbe accueil!

 

Le livre d’Alice est en sur Amazon et vous pouvez suivre son actu sur son blog.

 

 

Don't Judge A Book By Its Cover: Meet Alice Sebego, Author of the 'Dico Illustré d'Une Présumée Cas Soc'

I met Alice in Bordeaux’s city hall during an event advocating for more diversity and gender equality in the workplace. We got along right away. I liked her enthusiasm and her way to tackle prejudice with wit and determination. She is a communication consultant in media and print but also the author of the very good Dico Illustré d’une Présumée Cas soc’ (available on Amazon). This native of Bordeaux was kind enough to sit and chat over a breakfast (that prolonged until after lunchtime at the Buro des Possibles) about her book, her son and her life as an entrepreneur.

 

Alice Sebego

Alice Sebego

Hello Alice. I’d like to start this interview with one definition coming from your book. Could you tell us how you define “Lego”?

-Initially a children’s game, it is nowadays replaced by a real-life childish game of destruction in which people systematically put each other into boxes…

 

You’re a black single woman living in an “underprivileged” neighborhood. It seems that you qualify as a “misfit” don’t you think?

-When you’re looking at things this way, I sure do! (laughs)

 

In your book, you define racism as a “moral incident”. What do you mean by that?

 -Generally speaking, I think that ignorance is the main component of racism. I’m not trying to excuse racist behaviors, but I’ve come across a lot of people who were not even aware of their racism. When I’m confronted to it, I usually use humor and sarcasm to raise awareness.

 

Alice's book

Alice's book

How did you the idea of writing a book come up?

 -I decided to write a book when I engaged in a legal battle with the social services so my son could be part of the regular educational system after they wrongly diagnosed him with autism. Not only he didn’t have autism, but I also had to deal with a very much zealous social aid worker.

 

The cover of your book looks like a mug shot scene. Why is that?

-I wanted to pay homage to Usual Suspects, which is one of my favorite movies. During that time, I often felt like Verbal Kint (played by Kevin Spacey), a supposedly misfit who is actually (spoiler alert) smarter than he looks. I totally relate to that story (smiles).

 

Do you have an example?

 -The first time the social worker in charge of my case walked in my apartment, she said in disbelief: “You have books in your flat? Do you read?” But despite my “unexpected education”, she still wrote a negative report.

 

What was in there?

-Things such as: “Mrs Sebego is an isolated woman living alone with her son since 2004. She doesn’t have any friends and is obsessed with her diploma.” This report looked like it was scripted for a cheap reality-TV show. I started living on my own at 17 and worked several jobs so I could pay for my education. This woman’s goal was to depict me as someone with some mental issue, which could explain my son’s “autism”. Luckily, the judge in charge of the case refused to validate this report because there were too many inconsistencies between her report and my actual situation.

 

You’re giving a scary description of the social services…

-I want to make a clear distinction between the large majority of social aid workers whose purpose is to help families and the “others”… It would be unfair to put everyone in the same basket. There is no doubt that some children need protection from their parents and that most of social workers work toward that goal. But in any organization, there are always “bad apples”. However, to be fair, I also had some responsibility in this situation. When they offered to place my son in a place “similar to a kindergarten”, I signed without asking too many questions. In reality, it was a center only for handicapped and challenged kids. What saddens me the most is that the general interest of my son was never the priority. Unfortunately, some people are ready to sacrifice a kid’s future for a bonus. I didn’t fight against the system; I fought for my son. Today, he is back in the regular educational system, but I can’t help but thinking that four years of his life were stolen and I still feel guilty about it.

 

When your son went back to school, how did it go?

 -Pretty good at the beginning until the school psychologist decided to improvise a meeting with all the other kids during recess. She told them that my son was “mentally retarded”. When my son came back from school that day, he asked me if it was true that he was a “retard”.

 

After all this, many other people might have chosen a job in which they wouldn’t have to interact so much with people, yet, you chose a career in communication. Why?

 -Let’s not make generalizations here; the experience I had with these social workers doesn’t reflect our society. When I was 12, my dad worked for a lady I considered as my third grandma.  She bought me a membership for a magazine that focused on communication. I remember the editorial being a cartoon summarizing the magazine life. In high school, one of my teachers asked the class to make a poster and I volunteered to do it. I remember how much I loved playing with different materials and deliver a message. By the way, the teacher never gave it back to me! (laughs)

 

How were your beginnings as a communication consultant?

 -When I started, I doubted myself a lot. I thought I needed to have a “network” and so forth. For instance, I knew the professional network Aquinum for quite some time but I was afraid to get in touch with them. I realized that it was all in my head. Today, I’m part of it, and I’m glad because it is a very supportive environment.

One of the Buro des Possibles' working spaces

One of the Buro des Possibles' working spaces

 

In your job, do you come across people who think that you are a “misfit”?

-It happens sometimes. Some potential clients want me to bring “evidence of capability” at our meetings, and some are reluctant to hire me because you know what they say, “black people are lazy” (smiles). In addition to that, I’m a woman so it’s like double trouble! (laughs). Some people are still in shock when I tell them that I know how to code. But overall, I don’t have to complain.  Going through with my project was the hardest part.

 

How so?

-When I wanted to start my own business or when I wanted back to school, I was “advised” that it was not a good idea. The infamous social aid worker once blamed me for wanting to work instead of asking for public financial support. We’re talking here about someone who is supposed to encourage me to become financially independent. At that time, Sarkozy was the president and he was very open about getting rid of the “free riders”. I couldn’t help but smiling at the irony of the situation. I also think that some entrepreneurs’ organizations perpetuate certain stereotypes. At some point, I was thinking about starting a business that would offer to do your administrative work for you. I had that idea after I helped my mom who is a home help for elderly people. When I described my idea at a forum, some people told me to forget about the “administrative” part of my project, but that I should instead focus on becoming a home-helper myself.

 

We talked about your experience to prejudice. What lessons have you learned and what message would you like to share?

 -I’m not sharing my story to complain or to brag about myself. Many people before me faced prejudice and many are still facing it. From my experience I learned that it doesn’t matter if people undermine you when you know your worth. In my son’s situation, the arrogance of the social workers actually played in my favor. They never thought that I would fight for my case, so they were sloppy. I got the upper hand in the end…just like Verbal Kint/Keyzer Soze did! (laughs) I also want to tell young people, especially those coming from the so-called “minorities” that they need to pursue their ambitions regardless what they are. And that it’s okay if their project has nothing to do with sports, fast food, music or care services. A school nurse once told me: “I promise you that we will give you crap if you continue.” I took the crap, transformed it and made it flourish in something positive.

 

What’s next for you?

-I want to write a cartoon inspired from my son’s story in order to raise awareness about bullying and handicap. I’m only in charge of a blog highlighting the Burkinabe’s diaspora in Bordeaux. Also, I will keep promoting my book through my personal blog.

 

We end each interview with our guest’s favorite quote. What’s yours?

“I was not a victim of the stereotypes, they became my victims.”

 

Thanks again Alice and a big thank to the dream team of Le Buro des Possibles as well!

You can buy Alice’s book on Amazon, and if you want to follow her news here.